Architecture & patrimoine bâti
L'Europe à Bangkok : néoclassique, néo-Renaissance et Art nouveau, de Rama IV à Rama VII
Des premières routes de Mongkut au Jugendstil de Karl Döhring, en passant par le Chakri Maha Prasat et l'atelier italien des Travaux publics, l'architecture européenne a redessiné Bangkok avant que la révolution de 1932 n'en fasse un héritage disputé.

En un peu plus d'un demi-siècle, Bangkok s'est dotée de routes pavées, d'avenues plantées, de salles du trône à coupole et de palais aux stucs rococo ou Art nouveau. Cette transformation n'est pas venue d'une puissance coloniale : elle a été commandée par la cour siamoise elle-même, et confiée à des architectes britanniques, italiens et allemands. Que cherchaient Mongkut et Chulalongkorn en important ces formes ? Une modernité administrative, un langage de prestige face aux empires voisins, ou une adhésion plus profonde aux valeurs européennes ? Retour sur les édifices, leurs auteurs et les débats qu'ils suscitent encore aujourd'hui.

Quand Bangkok quitte l'eau pour la route
Au milieu du XIXe siècle, Bangkok vit encore largement sur l'eau. On circule en barque sur le Chao Phraya et sur les khlong (canaux) ; maisons, marchés et monastères s'ordonnent selon le fleuve. Le premier geste « européen » du règne de Mongkut (Rama IV, 1851-1868) n'est donc pas un bâtiment, mais une route.
Thanon Charoen Krung (thanon signifie « route ») est considérée comme la première route moderne de la capitale. Museum Siam la date de 1861-1864 ; d'autres sources la font commencer en 1861, d'autres encore en 1862. Toutes s'accordent sur son origine : ce sont les consuls et les marchands occidentaux, installés le long du fleuve en aval de la ville royale, qui réclamaient une voie carrossable. La route dessert la communauté européenne de Bang Rak et favorise le commerce ; elle déplace une partie des circulations du fleuve vers la terre ferme.
D'autres percées suivent, que les notices encyclopédiques datent de la même période : Thanon Trong, future Rama IV Road, ouverte en 1857 en même temps qu'un canal, puis Bamrung Mueang Road, deuxième route pavée, qui traverse en 1863 la ville fortifiée d'ouest en est. Le nom même de Silom garderait, selon les mêmes notices, la trace de cette méthode : un canal creusé entre le consulat de France et Thanon Trong, dont la terre extraite aurait servi à monter la chaussée. Canal et route naissent ensemble, ce qui dit bien la transition d'une ville amphibie vers une ville de rues.
À l'intérieur du Grand Palais, Mongkut fait aussi édifier vers 1859 une première salle du trône baptisée Ananta Samakhom. Son fils la fera démolir et réemploiera le nom pour un tout autre édifice, un demi-siècle plus tard. Ce premier jalon reste toutefois mal documenté dans les sources disponibles.
Le Chakri Maha Prasat : un corps européen, une tête siamoise
Un architecte venu de Singapour
C'est sous Chulalongkorn (Rama V, 1868-1910) que l'architecture européenne entre au cœur du pouvoir. L'acteur clé est John Clunis, architecte britannique établi à Singapour, dont le nom est aussi orthographié Clunich ou Clunish selon les sources. Une thèse de l'université Silpakorn lui attribue déjà le Phra Thinang Borommaratchasathit Mahoran, édifié entre 1870 et 1875 avec des maîtres d'œuvre locaux ; d'autres récits rapportent que le roi le ramène avec son assistant, Henry Clunis Rose, au retour de son voyage de 1875 à Singapour et à Java. La chronologie exacte de sa présence à Bangkok reste donc à préciser.
La même thèse distingue trois phases dans le complexe du Chakri Maha Prasat. D'abord deux salles qualifiées « d'imitation occidentale », Munsathan Borommaat et Sommotthewarat Upabat ; puis le Borommaratchasathit Mahoran ; enfin le Chakri Maha Prasat proprement dit, bâti de 1876 à 1882. L'intérêt de cette lecture est de montrer que le grand palais hybride n'est pas un coup de tonnerre, mais l'aboutissement d'une décennie d'essais.
Des dômes aux toits à étages
La première pierre est posée en mai 1876 : le 7 selon certaines sources, le 9 selon l'architecte et chercheur Koompong Noobanjong. Ce dernier relie le chantier au centenaire de la dynastie Chakri, fondée en 1782. Côté siamois, les travaux sont supervisés par Chao Phraya Phanuwong (Tuam Bunnag).
Le roi souhaitait à l'origine un édifice entièrement européen, coiffé de dômes. Ces toitures ont finalement été remplacées par des couvertures siamoises : trois prasat à sept étages couronnent aujourd'hui les trois pavillons. Le résultat est un corps de façade classique, avec ses ordres et ses frontons, surmonté d'un couronnement réservé à la royauté et au sacré. On résume souvent l'édifice par la formule d'un « corps européen à tête siamoise ». L'image est commode, mais elle masque la question de fond : que signifie cette juxtaposition ?
Modernisation choisie ou colonisation culturelle ?
L'historiographie longtemps dominante en Thaïlande, que Noobanjong qualifie de « royale-nationale », présente les souverains comme des modernisateurs avisés, prenant à l'Occident ce qu'il avait de meilleur sans renoncer à l'identité siamoise. Le Chakri Maha Prasat en serait l'emblème : la technique et le prestige européens au service d'une couronne restée siamoise.
Noobanjong conteste cette lecture. Pour lui, l'édifice la rend « très problématique » : l'adoption de la culture matérielle occidentale relèverait d'une forme de colonisation culturelle et intellectuelle, dont les élites siamoises auraient été les agents involontaires. Le Siam a échappé à la colonisation politique, mais non, selon cette analyse, à la domination des normes esthétiques européennes. Les deux lectures s'appuient sur le même objet ; elles divergent sur la question de l'autonomie réelle des commanditaires.
1897 : le voyage d'Europe et la ville de Dusit
Un roi en Europe
D'avril à décembre 1897, Chulalongkorn parcourt quatorze pays européens. Un mémorandum royal en expose les objectifs : nouer des relations, étudier l'administration européenne et réparer les liens avec la France après la crise de 1893. L'historien Maurizio Peleggi, dans Lords of Things (University of Hawai'i Press), insiste davantage sur la curiosité du souverain pour le mode de vie et les richesses de l'Europe. Les deux motifs ne s'excluent pas, mais l'accent mis sur l'un ou l'autre change la lecture de ce qui suit : réforme d'État ou consommation de prestige.
Ratchadamnoen, l'avenue royale
Au retour, le roi lance le quartier de Dusit et l'avenue qui le relie au Grand Palais. Ratchadamnoen Nok est commencée en août 1899, en terre compactée revêtue de briques ; en 1901, le roi ordonne la construction des tronçons Klang et Nai. Les dates d'achèvement varient selon les sources, de 1901 à 1903, et un article du Bangkok Post évoque même un lancement en 1904. L'avenue aboutit à la Place royale, face à la future salle du trône Ananta Samakhom.
La comparaison avec les Champs-Élysées et les grands boulevards européens revient souvent. Khaosod rapporte que Rama V voulait imiter les avenues vues en Europe ; des historiens y voient aussi une démonstration de puissance de la monarchie absolue. L'avenue est un axe de cérémonie autant qu'une voie de circulation. Elle a surtout permis à la ville de s'étendre au nord, hors des remparts de l'île de Rattanakosin. Mais ce nouveau quartier reste longtemps clairsemé : jusqu'en 1932, une grande partie de l'avenue borde encore des terrains vides et des arbres.
Les ponts qui franchissent les canaux participent du décor. Le pont Makkhawan Rangsan date de 1900-1901. Le pont Phan Fa Lilat pose davantage de problèmes : une légende tirée des archives de Mario Tamagno le date de 1907, tandis que d'autres notices jugent la date inconnue et proposent 1899-1901.
L'atelier italien des Travaux publics
Une équipe venue de Turin
En 1900, l'architecte Mario Tamagno arrive au Siam avec un contrat de vingt-cinq ans au ministère des Travaux publics. Les historiennes Vilma Fasoli et Francesca B. Filippi ont reconstitué la section Architecture qu'il dirige : Annibale Rigotti, G. Salvatore, Alfredo Rigazzi, Oreste Tavella, Ercole Manfredi, Bernardo Moreschi, Paolo Remedi. D'autres Italiens travaillent dans les ateliers de peinture, de sculpture, de stuc et de marbre. Plusieurs, dont Tamagno, Rigotti et Manfredi, sont passés par l'Accademia Albertina de Turin. Cette filière explique la cohérence de leur langage : un classicisme académique nourri de Renaissance et de baroque italiens.
Ces architectes construisent aussi l'image du Siam à l'étranger. Tamagno conçoit le pavillon siamois de l'Exposition de Saint-Louis en 1904, puis celui de Turin en 1911. Le royaume se présente ainsi au monde à travers le regard d'un architecte européen.
Ananta Samakhom, sommet du néoclassicisme royal
La grande salle du trône Ananta Samakhom résume l'ambition du règne. À partir de 1907, Tamagno étudie plusieurs projets avant de retenir une composition classique, inspirée de la Renaissance et du baroque italiens. Rigotti, présent à Bangkok de 1907 à 1909 puis consultant depuis l'Italie, est appelé pour ce chantier. Selon des notices moins solides, le projet aurait d'abord été confié au Prussien C. Sandreczki, et l'ingénierie revient à Carlo Allegri et G. E. Gollo. La première pierre est posée en novembre 1908, pour les quarante ans du premier couronnement. Le roi meurt en 1910 sans voir l'achèvement, daté de 1915 par la plupart des sources, de 1916 par une étude. Le peintre italien Carlo Rigoli est crédité des peintures de la coupole.
Le bâtiment a ensuite servi de premier parlement. Conçue pour magnifier la monarchie absolue, la salle accueille donc les institutions du régime qui lui succède : un exemple frappant de la manière dont les édifices changent de sens.
Le béton armé, une connexion italo-française
Les Italiens ne sont pas seulement des décorateurs. Filippi montre qu'ils ont introduit le béton armé à Bangkok en collaboration avec des entreprises et ingénieurs français : cinq projets de Tamagno ont été réalisés avec des Français, dont le pont Mansri, en 1909, avec F. Didier. Plus tard, en 1921-1922, l'ingénieur E. G. Gollo réalise les gradins en béton armé du Royal Turf Club. Derrière les façades classiques, une technique nouvelle s'installe ; elle servira, après 1932, une architecture bien différente.
Une œuvre étendue, mais à vérifier
Tamagno a également travaillé au Wat Benchamabophit, le « temple de marbre », dont le revêtement est en marbre italien, et il a reconstruit en 1913 l'église Santa Cruz avec Rigotti. Les listes encyclopédiques lui attribuent en outre la salle Abhisek Dusit, les palais Parusakavan, Amphorn Sathan et Phaya Thai, l'Hôtel Oriental, le premier siège de la Siam Commercial Bank et la Neilson Hays Library. Ces attributions, comme leurs dates, restent à confirmer ; les archives privées de Tamagno, conservées à Drusacco en Italie, constituent la source la plus prometteuse pour le faire.
Le Jugendstil de Karl Döhring : une autre Europe
Un ingénieur des chemins de fer devenu architecte de palais
L'Europe qui arrive à Bangkok n'est pas uniquement italienne et classique. Formé à Berlin, Karl Döhring entre aux Chemins de fer royaux en 1906, conçoit des gares, puis rejoint le ministère de l'Intérieur. Il construit des palais pour le roi, pour le prince Damrong, le prince Dilok et la reine Sukhumala. Il apporte le Jugendstil, l'Art nouveau germanique : lignes souples, toitures pentues, décor végétal stylisé, plus proche de l'Europe centrale que de Paris.
Phra Ram Ratchaniwet et Bang Khun Phrom
À Phetchaburi, le palais Phra Ram Ratchaniwet, dit aussi palais de Ban Puen, est commandé en 1910 et achevé en 1916, sous Rama VI. Haut toit mansardé, salle ronde à coupole : c'est l'exemple le plus cité de l'Art nouveau en Thaïlande, notamment par la revue Docomomo. Selon les notices disponibles, il est classé monument ancien, a reçu le prix de conservation de l'Association des architectes siamois (ASA) en 2000 et dépend de l'armée royale.
À Bangkok, le palais Bang Khun Phrom illustre la superposition des styles. Le tamnak (résidence princière) principal, le Tamnak Yai, est attribué à Tamagno, en style néobaroque et rococo ; sa date, 1901-1902 ou 1906, varie selon les sources. Le Tamnak Somdet, vers 1913, est l'œuvre de Döhring, en Jugendstil. Le Bangkok Post juge ses stucs parmi les plus beaux du pays. Résidence du prince Paribatra jusqu'à son exil après 1932, le palais devient en 1945 le siège de la Banque de Thaïlande. Le Tamnak Somdet, jamais ouvert au public, a été montré une dernière fois avant sa fermeture pour restauration.
De Rama VI à Rama VII : prolongements, puis bascule
Le règne de Vajiravudh poursuit les chantiers
Sous Vajiravudh (Rama VI, 1910-1925), les chantiers lancés par son père s'achèvent. La gare de Hua Lamphong, commencée sous Rama V, ouvre le 25 juin 1916 : style néo-Renaissance italien, toitures décorées en bois, vitraux. Son modèle fait débat : la gare de Francfort ou Porta Nuova à Turin ; la base de données Italy World's Fairs penche pour cette dernière. Ercole Manfredi construit le palais Mrigadayavan en 1923-1924, et la villa Norasingh, édifiée en 1923-1925 et associée par plusieurs notices à Tamagno, deviendra la Maison du Gouvernement.
Rama VII : un règne encore mal éclairé
Le règne de Prajadhipok (Rama VII, 1925-1935) marque la fin de cette séquence, mais son architecture reste mal documentée dans les travaux accessibles. Un repère est sûr : en mai 1926, Tamagno rentre en Italie, avec une pension viagère du gouvernement siamois. Le départ de l'architecte en chef clôt symboliquement l'ère de l'atelier italien.
La rupture décisive est politique. La révolution de 1932, menée par le Khana Ratsadon (« Parti du peuple »), met fin à la monarchie absolue. Sur Ratchadamnoen, les immeubles construits ensuite adoptent un Art déco dépouillé, que Khaosod rattache directement à ce changement de régime. À partir de 1937, sous Phibunsongkhram, donc après le règne de Rama VII, l'avenue est réaménagée avec des immeubles commerciaux, des hôtels et le Monument de la Démocratie.
Une avenue, deux mémoires
Prachatai décrit Ratchadamnoen comme le lieu où la mémoire de la monarchie absolue, faite d'architecture occidentale et de statue équestre, a été recouverte par celle du Khana Ratsadon, avec son architecture moderne et son monument. En 2020, un universitaire cité par Khaosod craignait que des rénovations de grande ampleur n'effacent cette histoire.
C'est sans doute la leçon principale de cet ensemble. Les édifices européens de Bangkok ne sont pas des copies figées. Ils ont été négociés, comme les toits du Chakri Maha Prasat ; réaffectés, comme Ananta Samakhom devenue parlement ou Bang Khun Phrom devenu banque centrale ; puis contredits par une autre modernité, celle du béton nu et de l'Art déco. Les lire aujourd'hui suppose de tenir ensemble trois histoires : celle d'une cour qui choisit ses formes, celle des architectes étrangers qui les dessinent, et celle des régimes successifs qui en ont fait des symboles.
Sources et bibliographie
- Vilma Fasoli, Francesca B. Filippi, The penetration of Italian professionals in the context of the Siamese modernization / The introduction of reinforced concrete in Bangkok: an Italian-French connection, ABE Journal (OpenEdition), n°5, 2014.
- Koompong Noobanjong (King Mongkut's Institute of Technology Ladkrabang), Chakri Maha Prasat: A Colonial Discourse in Siamese Architecture, KMITL (PDF via Semantic Scholar / ResearchGate).
- Royal Residence in Chakri Maha Prasat Complex during the early period of King Chulalongkorn (A.D.1868-1875), Silpakorn University (DSpace).
- Italian Architectures in Bangkok in the 19th and 20th Centuries, Academia.edu.
- Contributeurs Wikipédia, Ananta Samakhom Throne Hall, Wikipedia, n.d..
- Contributeurs Wikipédia, Mario Tamagno, Wikipedia, n.d..
- Tamagno, Mario, Italy World's Fairs (base de données de recherche).
- P. Lassus, Modern Architecture in Thailand, Docomomo Journal 57, 2017.
- Catherine Clover, The Architecture of Mario Tamagno and the Neilson Hays Library in Bangkok, Electrum Magazine, 2015.
- A farewell to a memorable palace ; What has happened to Khana Ratsadon's architectural heritage?, Bangkok Post.
- Scholar Fears Massive Renovation of Iconic Avenue May Erase History, Khaosod English, 2020.
- King Mongkut (King Rama IV) – Museum Links, Museum Siam (National Discovery Museum Institute).
- n.c., Memory and Power on Ratchadamnoen Avenue, Prachatai English, n.d..
- Bangkok's Charoenkrung Road, the city's oldest, is now its hippest, South China Morning Post, 2022.
- Articles Wikipedia : Chakri Maha Prasat Throne Hall, Grand Palace, Karl Döhring, Phra Ram Ratchaniwet, Bang Khun Phrom Palace, Hua Lamphong railway station, Ratchadamnoen Avenue, Dusit Palace, Phan Fa Lilat Bridge, Charoen Krung Road, Si Lom Road, Bang Rak district, Bamrung Mueang Road, 1897 visit by Chulalongkorn to Europe, Ercole Manfredi, Museum Siam, Dusit district, Wikipedia.
- Charoen Krung Road, Tour Bangkok Legacies.
- 8 Italian-themed architectural treasures along the Chao Phraya, Sawasdee (Thai Airways).



