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Éléphants et cornacs en Thaïlande : une histoire partagée, de la guerre aux camps touristiques

De la guerre au tourisme, en passant par la forêt et les lois du XXe siècle, l'histoire de l'éléphant en Thaïlande est d'abord celle des cornacs et des communautés qui ont vécu de lui.

Publié le 15 octobre 2026 14 min de lecture
Une personne aux cheveux blonds courts, vue de dos, pose la main sur la trompe d'un éléphant couvert de boue séchée.

Un homme assis sur la nuque d'un éléphant, qui le guide de la voix et du genou : la scène semble immuable. Elle résume pourtant au moins sept siècles de transformations. Monture de guerre célébrée par les chroniques, auxiliaire des captures rituelles des Kouy de Surin, bête de trait enregistrée comme un buffle, puis vedette des camps touristiques après l'interdiction de l'exploitation forestière en 1989 : l'éléphant thaïlandais n'a jamais été seul. À chaque étape, le cornac a vu son rôle, son revenu et son savoir redéfinis. Retracer cette histoire, c'est comprendre comment un animal sauvage est devenu, en Thaïlande, une affaire de communautés, de lois et de transmission.

Un jeune moine en robe safran tient un bol tandis qu'un éléphant, monté par un cornac, tend sa trompe, au lever du soleil.

Un attelage à deux têtes

Dans un camp des montagnes du Nord ou dans un village de la province de Surin, la même image revient : un homme juché sur la nuque d'un éléphant, les jambes calées derrière les oreilles de l'animal, qu'il dirige par la voix et par de légères pressions. Le visiteur y voit volontiers un tableau pittoresque. C'est en réalité l'aboutissement d'une très longue histoire de cohabitation.

Une étude vétérinaire consacrée au bien-être des éléphants captifs, publiée en 2020 par Pakkanut Bansiddhi et ses collègues, rappelle que des éléphants vivent sous garde humaine en Thaïlande depuis au moins le XIIIe siècle. Ils ont d'abord servi à la guerre, un rôle comparable à celui du cheval en Occident, ainsi qu'aux cérémonies religieuses et culturelles. Ils ont ensuite été employés au débardage, c'est-à-dire au transport des troncs abattus hors de la forêt.

L'éléphant d'Asie n'est pas un animal domestiqué au même titre que le buffle. Pendant des siècles, les éléphants de travail ont été renouvelés en partie grâce à la capture d'animaux sauvages. C'est tout le savoir des Kouy de Surin, sur lequel nous reviendrons. Un éléphant capturé ou né en captivité ne devient utilisable que grâce au cornac, en thaï khwan chang, qui le dresse, le soigne et le conduit. Cette relation reste la règle aujourd'hui. Dans une étude portant sur 33 camps du nord du pays, publiée dans la revue PeerJ en 2018, tous les camps observés employaient un cornac par éléphant.

L'histoire de l'éléphant en Thaïlande ne se résume donc pas à celle d'une espèce. C'est celle d'un couple de travail, que chaque époque a redéfini : la guerre, la forêt, la loi, puis le tourisme.

L'éléphant de guerre, entre chronique et histoire

Une mémoire nationale

Selon les synthèses disponibles, les annales mentionnent dès la fin du XIIIe siècle des duels à dos d'éléphant dans les royaumes de Sukhothai et du Lanna. L'éléphant y joue le rôle d'arme et de plateforme de commandement, et sert aussi de signe de rang.

L'épisode le plus célèbre reste celui de Nong Sarai, daté du 18 janvier 1593. Les Chroniques royales d'Ayutthaya, dont l'historien Barend Jan Terwiel a résumé la version dans le Journal of the Siam Society en 2013, racontent la scène ainsi. Le roi Naresuan défie le prince héritier birman Mingyi Swa en combat singulier à dos d'éléphant. Son éléphant est en musth, un état hormonal périodique des mâles qui les rend particulièrement agressifs, et il se rue sur l'adversaire. Le cornac de Naresuan est tué par une balle. Le roi prie alors sa monture en pleurant et l'asperge d'eau consacrée, puis frappe mortellement le prince birman à l'épaule.

Ce que dit la critique des sources

Ce récit est devenu un pilier de la mémoire nationale thaïlandaise. Les historiens le lisent pourtant avec prudence. En confrontant les sources siamoises aux témoignages européens de la fin du XVIe siècle, Terwiel conclut que l'affrontement n'a pas été un duel formel au sens strict. Plusieurs sources ne mentionnent d'ailleurs aucun duel. Le lieu lui-même est discuté. Les travaux du prince Damrong Rajanubhab situent la bataille dans l'actuelle province de Suphanburi, mais une localisation dans la province de Kanchanaburi a aussi été proposée. Il est donc plus juste de parler de l'épisode que la tradition célèbre comme le duel de Nong Sarai que d'un fait établi dans tous ses détails.

Pour notre sujet, la chronique contient un détail précieux. Même dans un récit construit à la gloire du roi, l'éléphant n'agit jamais seul. Il a un cornac, dont la mort est jugée digne d'être rapportée. La chronique signale aussi que deux paires d'éléphants s'affrontent : celle de Naresuan et du prince birman, et celle du frère du roi face à un général birman. Le combat à dos d'éléphant apparaît ainsi comme une affaire d'équipages. Il suppose des animaux dressés, des conducteurs aguerris et, en amont, toute une filière de capture et de dressage.

Les Kouy de Surin, « gens d'éléphants »

Capturer sous la protection des esprits

Cette filière a laissé une trace vivante dans le nord-est du pays, parmi les Kouy (aussi transcrits Kuy ou Kui), un peuple de langue austroasiatique installé notamment dans la province de Surin. Les traditions liées à l'éléphant y sont propres à un sous-groupe, les Kuy Ajiang (ou Achiang), littéralement « Kouy des éléphants ». Pendant des générations, ils ont capturé et dressé des éléphants sauvages, en menant des expéditions le long de la chaîne des Dângrêk, jusqu'au Cambodge actuel. Un article universitaire thaïlandais récent affirme qu'ils pratiquent cette activité depuis la période d'Ayutthaya (XIVe-XVIIIe siècle). Il s'agit d'une affirmation issue de la tradition communautaire, sans datation documentaire précise.

L'objet central de cette culture est la corde pakam, un lasso de capture. Le Museum of Archaeology and Anthropology de l'université de Cambridge, qui en conserve un exemplaire, la décrit comme une corde tressée à la main à partir des peaux de trois buffles, mâles et femelles mêlés. Elle mesure 30 à 40 mètres et sa fabrication mobilise six personnes. Une étude publiée dans une revue thaïlandaise indexée mentionne aussi l'emploi de cuir de bovin et de lianes, appelées avalaprang en kouy.

Ce n'est pas qu'un outil. Pour les Kouy, la corde incarne leur divinité tutélaire, Phra Khru Pakam, et sert de réceptacle aux esprits. Le Phi Pakam réunit l'esprit de Phra Khru Pakam, celui des maîtres-éléphants, des ancêtres et des parents défunts. Avant chaque expédition, le chaman et le maître des éléphants rendaient hommage à ce sanctuaire. Selon le musée de Cambridge, certains Kouy croient qu'un homme étranger ne peut pas toucher la corde. Les cordes fabriquées pour des non-Kouy ou pour l'exposition, comme celle de Cambridge, ne contiennent pas d'esprits.

Les expéditions reposaient sur des spécialistes, les mo chang (transcrits aussi hmor chang), les « docteurs-éléphants » qui partaient en forêt. Selon une thèse de l'université de Cambridge, ils parlaient en brousse une langue particulière, le phasa phi pa, la « langue des esprits de la forêt ». Aujourd'hui encore, à Ban Ta Klang, Chalerm Salangam, 70 ans au moment où il a été interrogé par le quotidien The Nation, explique que la fonction d'« homme-esprit des éléphants » se transmet de père en fils. Les prières se disent en kouy, au son du sang, une corne de buffle autrefois utilisée lors des captures. On présente en offrande une tête de cochon, des fruits et des bai si, des compositions rituelles en feuilles de bananier.

Pourquoi les grandes captures ont cessé

La capture d'éléphants sauvages par les Kouy dans les Dângrêk s'est arrêtée à la fin des années 1950. L'explication la plus souvent avancée est géopolitique : les tensions entre la Thaïlande et le Cambodge ont fermé l'accès aux forêts frontalières. La thèse de Cambridge, intitulée The Last Elephant Catchers, ajoute une lecture patrimoniale. Selon elle, la culture kouy n'a pas trouvé sa place dans le « discours patrimonial autorisé » de l'État, c'est-à-dire dans ce que les institutions reconnaissent officiellement comme patrimoine, et cette invisibilité aurait contribué à l'extinction de la pratique. Les deux explications ne s'excluent pas. La première rend compte de l'arrêt brutal, la seconde de l'absence de relais.

L'enjeu dépasse la capture elle-même. La même thèse souligne que sa disparition menace trois savoirs qui en dépendaient : le rôle des mo chang, l'art de tresser la corde pakam et la langue des esprits de la forêt.

Un patrimoine reconnu, mis en scène et vécu

Le paysage n'est pas figé pour autant. Selon les informations disponibles, encore à confirmer auprès du ministère de la Culture, la « science des éléphants » des Kouy a été inscrite en 2012 au patrimoine culturel immatériel national. Ban Ta Klang, dans le district de Tha Tum, est présenté par la DASTA, l'organisme public thaïlandais chargé du tourisme durable, comme un village-musée de l'éléphant et le centre culturel kouy. D'autres communautés de cornacs existent, comme Ban Khun Chai Thong, dans le district de Chumphon Buri. Selon le discours institutionnel de la DASTA, les Kouy dressaient autrefois les éléphants de guerre avant de se tourner vers les spectacles.

La capture au lasso est désormais reconstituée chaque année lors du Surin Elephant Round-up, le grand rassemblement de novembre. L'éléphant reste aussi présent dans la vie religieuse : lors du Buat Nak Chang, de jeunes hommes kouy rejoignent en procession à dos d'éléphant le temple où ils sont ordonnés moines. Entre spectacle et rite, la frontière est poreuse, et c'est précisément ce qui fait de Surin un observatoire de la transformation d'un savoir de capture en patrimoine vivant.

Une bête de trait aux yeux de la loi

La relation entre l'homme et l'éléphant s'est aussi construite dans le droit. Selon des travaux cités dans une chronologie juridique publiée en ligne, les éléphants domestiques auraient été légalement assimilés à des « animaux de trait » dès 1891. Le texte original n'a pas pu être consulté.

Le premier tournant documenté date de 1921. Le roi Vajiravudh (Rama VI) promulgue alors une loi de protection des éléphants sauvages. Ceux-ci deviennent propriété de l'État, leur capture et leur abattage sont interdits sans autorisation, et les éléphants « à caractéristiques spéciales », les éléphants blancs, doivent être présentés au roi. En 1939, la loi sur les bêtes de trait classe les éléphants captifs aux côtés des bovins et des buffles. Ils sont des biens privés et doivent être enregistrés auprès du Département de l'administration provinciale.

Ce risque n'a rien de théorique. Malgré l'interdiction de capture posée dès 1921, la capture illégale et le commerce d'éléphants sauvages, notamment venus du Myanmar, pour alimenter le secteur touristique restent une préoccupation, selon l'étude de 2020. Dès le début des années 2000, un rapport de l'organisation TRAFFIC rédigé par Daniel Stiles recommandait l'enregistrement à la naissance, le puçage et la création d'une base de données génétique. Il faut attendre 2016 pour que trois administrations, le Département du développement de l'élevage (DLD), le Département de l'administration provinciale et le Département des parcs nationaux, s'accordent pour recenser, pucer et identifier par ADN tous les éléphants captifs. Une loi sur l'ivoire a été adoptée entre-temps, en 2015.

Ce cadre juridique dit quelque chose de profond : l'éléphant captif est d'abord pensé comme un outil de travail, possédé et transmis. C'est ce statut qui a rendu le choc de 1989 si brutal.

De la forêt aux camps touristiques

Le temps du débardage

Au début du XXe siècle, la Thaïlande aurait compté environ 100 000 éléphants domestiques, presque tous employés au débardage. Ce chiffre, repris de source en source, doit être lu comme un ordre de grandeur. L'éléphant était alors la machine des forêts : capable de circuler sur des pentes et dans des sous-bois inaccessibles aux engins, il extrayait les grumes vers les cours d'eau et les pistes. Une ONG souligne que ces animaux appartenaient souvent à des villageois ou à des cornacs modestes, qui les louaient aux compagnies forestières. L'éléphant constituait alors le principal capital, et souvent le principal revenu, d'une famille.

Le déclin avait commencé bien avant l'interdiction. Les recensements du DLD comptent 11 192 éléphants domestiques en 1965, puis 3 381 en 1985. La destruction des habitats et la baisse des besoins expliquent cette chute.

1989 : le chômage des éléphants

À la fin de novembre 1988, des crues soudaines ravagent le Sud du pays. Elles sont largement attribuées à la déforestation. En janvier 1989, un décret d'urgence interdit l'exploitation forestière dans tout le pays. Du jour au lendemain, des milliers d'éléphants se retrouvent sans emploi, et leurs cornacs avec eux.

Les conséquences sont décrites dans l'étude de PeerJ. Beaucoup de cornacs gagnent les grandes villes, Bangkok en tête, pour mendier avec leur animal ou divertir les touristes. Le bien-être des animaux en pâtit : nourriture insuffisante, conditions de vie inadaptées, éléphants percutés par des voitures. Selon la même ONG, l'éléphant passe du statut de soutien de famille à celui de charge impossible à assumer, et certains cornacs partent travailler en Birmanie.

L'essor des camps

La réponse est venue du tourisme. Le nombre de camps augmente fortement après 1989. En 1993 est fondé le Thai Elephant Conservation Center (TECC), à Hang Chat, dans la province de Lampang. Associé à la faculté de médecine vétérinaire de l'université de Chiang Mai, il vise à la fois la conservation, la préservation des traditions locales et l'amélioration des pratiques touristiques. En 2002, il est proposé de le renommer National Elephant Institute, mais les deux noms coexistent. L'Ayutthaya Elephant Camp voit le jour en 1997.

Les chiffres récents témoignent de cette reconversion. En 2017, la Thaïlande compte 3 783 éléphants captifs, dont environ 2 700 travaillent dans quelque 250 sites touristiques, selon les estimations du DLD et de l'institut national de recherche sur la santé des éléphants. Le DLD distingue par ailleurs, dans un autre recensement, 223 camps répartis en trois catégories : observation seule, activités sans monte, activités avec monte. Ces séries ne sont pas parfaitement homogènes. Le passage de 2 257 éléphants domestiques recensés en 1998 à 3 783 en 2017 n'est pas expliqué par les sources disponibles, et l'on ne saurait l'interpréter sans données supplémentaires. Les éléphants sauvages, de leur côté, sont estimés entre 3 000 et 3 500 dans l'étude de 2020.

La composition humaine des camps a aussi changé. Dans les 33 camps du Nord étudiés, 12 % seulement emploient exclusivement des cornacs thaïs. Les autres recrutent également parmi des groupes ethniques des régions frontalières : Karen, Tai Yai (Shan), Palaung. Le métier, autrefois ancré dans des communautés spécialisées, s'est ouvert à une main-d'œuvre plus mobile.

Un métier à transmettre, une relation à réinventer

L'institution du cornac fragilisée

Le vétérinaire Bjarne Clausen et le docteur Taweepoke Angkawanish, dans une analyse publiée en 2023, distinguent deux choses. Le passage du débardage au tourisme n'a pas modifié les devoirs du cornac : nourrir, soigner et conduire l'animal. Il a en revanche ébranlé ce qu'ils appellent l'« institution » du cornac. Le revenu du métier ne rivalise pas avec le revenu moyen thaïlandais, et beaucoup ne l'exercent que peu de temps. Ce renouvellement rapide crée des ruptures dans la transmission. Or le savoir d'un cornac s'acquiert au contact prolongé d'un animal particulier. Les formations gratuites proposées par le National Elephant Institute deviennent dès lors cruciales, car elles tentent de recréer par l'enseignement ce que la filiation familiale assurait autrefois.

Le révélateur de la pandémie

La crise du Covid-19, en 2020, a montré la fragilité de ce modèle. Avec quelque 3 800 éléphants captifs dépendant largement des visiteurs, l'effondrement du tourisme a été immédiat. National Geographic rapporte qu'au camp de Chok Chai, près de Chiang Mai, il ne restait que 15 cornacs pour 56 éléphants. Un zoo mettait en vente onze éléphants à 3 millions de bahts pièce, et une banque alimentaire tenue par une ONG nourrissait 1 800 animaux. Comme en 1989, la perte de débouchés économiques s'est traduite d'abord par le départ des hommes.

À Ban Ta Klang, d'autres équilibres sont expérimentés. Selon The Nation, un camp du village verse une rémunération mensuelle destinée à garantir un revenu aux cornacs, l'article avançant le montant de 25 000 bahts. Il soutient également le groupe de tissage de la soie formé par leurs épouses. L'idée est simple : stabiliser le foyer pour stabiliser le métier. Chalerm Salangam évalue à 300 le nombre d'éléphants du village, un chiffre déclaratif qu'aucune source indépendante ne vient confirmer.

Un symbole national, un lien concret

L'éléphant occupe par ailleurs une place symbolique de premier plan. Le 13 mars 1963, le Département royal des forêts a désigné l'éléphant blanc comme animal national. En 1998, le gouvernement a fait de cette date la Journée de l'éléphant thaï, Wan Chang Thai, sur proposition de l'Asian Elephant Foundation of Thailand. Ce symbole s'appuie sur une histoire de guerre, de royauté et de forêt. Mais il repose, au quotidien, sur des hommes souvent modestes, issus de communautés rurales ou de minorités frontalières, dont la condition est restée longtemps en marge du récit national.

L'histoire partagée de l'éléphant et du cornac ne se lit donc pas comme un déclin vers le folklore. C'est une suite de reconversions imposées par la guerre, la loi, la déforestation et le marché touristique. Chacune a déplacé le couple homme-animal sans le dissoudre. La question qui se pose aujourd'hui n'est plus seulement celle du bien-être des éléphants, désormais au cœur des débats sur les camps. C'est aussi celle de la transmission d'un savoir qui, des mo chang kouy aux cornacs formés à Lampang, n'existe que tant que des hommes acceptent d'en vivre.

Sources et bibliographie

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